Lors de mon dernier voyage, je suis rentrée avec une pellicule entière de photos de plaques d’égout japonaises. Oui, vous avez bien lu : des bouches d’égout. Là-bas, ces couvercles de fonte ne se contentent pas de fermer un trou dans la chaussée, ils racontent une ville.
Je vous emmène donc sous la surface, au sens propre, pour comprendre comment ces plaques sont devenues un art urbain à part entière. Et pourquoi tant de voyageurs, moi comprise, finissent le nez braqué vers le bitume au lieu d’admirer les temples.
Points à retenir
- Les plaques d’égout décorées sont apparues en 1977 à Naha, puis se sont généralisées dans les années 1980 pour faire accepter le coût des réseaux d’assainissement.
- Les plaques d’égout japonaises se déclinent en quelque 12 000 motifs pour environ 15 millions de couvercles, chaque municipalité créant les siens.
- Les manhole cards, cartes à collectionner gratuites lancées en 2016, dépassaient les 1 200 modèles au 1ᵉʳ avril 2026.
Comment les plaques d’égout japonaises sont devenues un art urbain
Les plaques d’égout japonaises décorées sont nées d’une opération de communication publique. Dans les années 1950, elles affichaient de simples motifs géométriques, aussi austères que les nôtres. Le vrai tournant arrive en 1977 à Naha, à Okinawa, avec une plaque ornée de poissons censée célébrer une eau enfin assainie.
L’idée se généralise dans les années 1980. On l’attribue le plus souvent à un fonctionnaire du ministère de la Construction, Yasutake Kameda, qui cherchait à faire accepter le coût des réseaux d’assainissement à une population dont plus d’un tiers n’était pas encore raccordé. Le pari consistait à rendre les égouts désirables. Il a fonctionné bien au-delà des espérances, à en croire les milliers de modèles qui pavent aujourd’hui l’archipel.
Pourquoi chaque ville japonaise a sa propre plaque ?
Au Japon, chaque municipalité dessine les siens, et c’est exactement ce qui rend la chasse aux plaques d’égout japonaises si addictive. On recense environ 15 millions de plaques dans le pays, pour quelque 12 000 motifs différents d’après la plateforme GKP, l’organisme de communication des égouts. Même les petites communes s’y mettent, ce que vous avez forcément remarqué si vous regardez où vous posez les pieds.
Les dessins racontent le terroir : cerisiers, mont Fuji, festivals locaux, mascottes, parfois un compositeur du cru ou un château. Les versions en couleur, dont la résine est appliquée à la main, reviennent presque deux fois plus cher que les modèles classiques, ce qui explique leur relative rareté et la petite fierté qu’on ressent à en photographier une.
Les manhole cards, ou comment collectionner les plaques d’égout japonaises
Les manhole cards sont des cartes à collectionner gratuites, lancées en 2016 par la plateforme GKP. Chacune montre la photo d’une plaque, ses coordonnées GPS et, au dos, l’explication du motif. Au 1ᵉʳ avril 2026, plus de 1 200 cartes différentes existaient déjà, et le compteur grimpe chaque année.
Impossible de les commander par la poste : il faut se déplacer, dans un office de tourisme, une station d’épuration ou un musée. Cette contrainte a fait naître une communauté de passionnés des plaques d’égout japonaises, les « manholers », qui sillonnent le pays appareil photo en main. Un sommet annuel leur est même consacré depuis 2014. Si vous croisez quelqu’un accroupi au-dessus d’une bouche d’égout, ne riez pas : vous tenez peut-être un confrère.
Myaku-Myaku, Pokémon et le coin merch que j’ai déniché
L’une des plaques que je préfère dans ma collection vient de l’Exposition universelle d’Osaka Kansai 2025. On y voit Myaku-Myaku, la mascotte rouge et bleue de l’événement, qui semble jaillir du couvercle. Environ 400 de ces plaques ont été semées dans Osaka avant l’ouverture, qui s’est tenue du 13 avril au 13 octobre 2025 sur l’île artificielle de Yumeshima.
Et la culture des plaques d’égout japonaises ne s’arrête pas au trottoir. Depuis 2018, les « Pokéfuta », ces plaques à l’effigie des Pokémon, fleurissent un peu partout, fruit d’un partenariat entre The Pokémon Company et les municipalités. J’ai même croisé un corner entier chez Hands dédié aux produits dérivés : dessous de verre, magnets, goodies en tout genre. Sans oublier les biscuits à l’image du château d’Osaka, vendus dans les boutiques de souvenirs du Kansai.
Le plus beau souvenir tient sous une semelle
Photographier les plaques d’égout japonaises reste sans doute le souvenir le plus économique, et le plus inattendu, qu’on puisse rapporter de l’archipel. Derrière chaque couvercle se cache une fierté locale et une histoire d’assainissement devenue œuvre d’art. Si vous préparez votre prochain départ, glissez « regarder par terre » quelque part dans vos bonnes résolutions de voyageuse.
Ma galerie : les plaques d’égout japonaises, ville par ville
J’ai promis de vous montrer mes trouvailles, alors voici ma petite collection personnelle. Chacune de ces plaques d’égout japonaises a été photographiée appareil en main, au fil de mes balades. Une précision avant de commencer : une même ville possède souvent plusieurs modèles, je vous décris ici le plus emblématique de chacune. Voici donc ce que raconte le motif, ville par ville :
Tokyo
La plaque standard des 23 arrondissements réunit les trois symboles de la capitale : la fleur de cerisier Somei-Yoshino, la feuille de ginkgo (l’arbre de Tokyo, qui sert aussi d’emblème à la métropole) et, dissimulée dans la bordure ondulée, la mouette rieuse yurikamome, l’oiseau de la ville. Le dessin du cerisier varie légèrement d’un quartier à l’autre, et l’on s’amuse à repérer la version qui ressemblerait à un museau de chien. À Chiyoda, vous croiserez même des plaques Astro, du manga Astro Boy, parsemées de cerisiers.


À Shibuya, j’ai fait deux trouvailles au ras du bitume. La première est une plaque carrée à l’effigie de Hachikō, sans doute le chien le plus célèbre du Japon. Cet akita venait chaque jour accueillir son maître à la gare de Shibuya, et continua de l’y attendre près de dix ans après la mort de celui-ci, survenue en 1925. Devenu le symbole de la fidélité et, accessoirement, l’emblème du quartier, il a sa statue, son rendez-vous mythique et donc ses plaques, disséminées autour du monument. La seconde, en revanche, n’est pas une plaque d’égout du tout : c’est une borne d’orientation en laiton encastrée dans le trottoir, qui indique la direction de la gare de Shibuya (渋谷駅), de la ruelle commerçante de Spain-zaka, de l’avenue Inokashira et de la NHK, la télévision publique installée dans le quartier. Une petite boussole urbaine pour piéton égaré, qu’on prend volontiers pour un couvercle tant elle brille, polie par des millions de semelles.


Cap sur Nakano. Cet arrondissement de l’ouest de Tokyo est un petit paradis pour qui aime les sous-cultures : on y trouve Nakano Broadway, galerie marchande mythique où s’entassent boutiques de mangas, figurines de collection et poupées d’artiste. Autant dire un terrain de chasse rêvé, plaques comprises.
C’est là que j’ai rencontré Nakano-san. Derrière ce nom se cache la mascotte officielle de l’arrondissement, et elle ne ressemble à aucune autre. Oubliez les peluches rondouillardes des yuru-kyara habituels : Nakano-san est une poupée à articulations sphériques (球体関節人形) de 44 centimètres, signée par l’artiste Shimizu Mari, dont les créations se vendent justement à Nakano Broadway. Ni tout à fait fille ni tout à fait garçon, sans âge, elle incarne l’esprit du quartier, celui d’une ville qui accueille toutes les singularités.
En mars 2026, Nakano a posé ses toutes premières plaques décoratives à l’effigie de Nakano-san, près de la mairie et du parc Shiki-no-Mori. Il en existe deux versions : l’une ornée de l’arbre de l’arrondissement, le shii (un persistant de la famille du chêne), l’autre de sa fleur, l’azalée. La mienne est donc flambant neuve, et s’inscrit dans la volonté de Nakano de mettre en avant son industrie de l’animation. D’autres plaques, tirées d’animes produits localement, sont d’ailleurs annoncées.
Juste à côté, un couvercle d’un tout autre genre m’attendait. Celui-ci, probablement mon préféré, n’est pas une plaque d’égout : c’est un point de nivellement (水準点, suijunten), un repère géodésique. Rien à voir avec les eaux usées ! En haut, les caractères 水準点 signifient « point de nivellement » ; juste en dessous, 基本 (« fondamental ») le rattache au réseau national de référence, géré par l’État. Tout en bas, la mention 建設省国土地理院 désigne le « ministère de la Construction, Institut géographique du Japon ». Le motif dit tout : un géomètre penché sur son niveau monté sur trépied, la carte du Japon en arrière-plan.
Concrètement, un point de nivellement est une borne dont l’altitude a été mesurée avec une précision extrême, et qui sert de référence pour calculer la hauteur de tout le reste : routes, ponts, cartes. L’Institut géographique en a enterré le long des grands axes, tous les deux kilomètres environ. Un détail en fait presque une pièce de collection : la mention 建設省, ce ministère de la Construction disparu en janvier 2001 au profit du ministère du Territoire (国土交通省). Le mien lui est antérieur, un modèle « vintage » en somme.
Osaka
Le couvercle le plus répandu met en scène le château d’Osaka, entouré de cerisiers et du sceau de la ville. C’est aussi à Osaka que j’ai déniché ma plaque Myaku-Myaku, celle de l’Exposition universelle 2025. Dans le quartier de Dōtonbori, d’autres modèles illustrent la croisière sur la rivière et l’effervescence des enseignes du coin.




Sakai
Voisine d’Osaka, Sakai affiche son emblème, trois caractères « ville » entrelacés en souvenir de la cité née à la frontière de trois anciennes provinces, cerné de l’azalée, de l’iris et de la pie-grièche bouchère, le mozu. Cet oiseau renvoie aux gigantesques tombes en trou de serrure du groupe de kofun de Mozu, inscrites à l’UNESCO. Surprise déroutante : le quartier commerçant de Sakai-higashi est pavé de plaques signées Alphonse Mucha, car la ville abrite un musée entièrement dédié au maître de l’Art nouveau.

Kobe
Très portuaire, Kobe met en scène sa baie : la Port Tower, des navires, un avion filant vers l’aéroport et, en toile de fond, le mont Rokko. Beaucoup de ces modèles, semés autour de Sannomiya, portent la mention « All You Need is KOBE ». Depuis 2016, la ville fait même dessiner ses couvercles par ses habitants, arrondissement par arrondissement.



Himeji
Ici, tout tourne autour du château du Héron blanc, le Himeji-jō, classé à l’UNESCO. Les plaques le représentent en majesté, ou déclinent ses deux symboles : le héron blanc et l’orchidée sagisō, dont la fleur dessine elle-même un oiseau en plein vol.






Tout près du château, j’ai aussi croisé une plaque venue d’une autre galaxie : un MS-06F Zaku II, le mobile suit de série de Zeon dans Mobile Suit Gundam (1979), œil unique allumé et hache thermique au poing. Derrière lui se devinent la silhouette du château et le bâtiment de brique rouge du musée municipal des beaux-arts de Himeji, auquel cette plaque rend hommage. Elle appartient au Gundam Manhole Project de Bandai Namco, qui essaime des plaques de la saga dans tout le pays, et a été posée sur l’avenue Otemae le 10 septembre 2025, le jour des égouts au Japon. La preuve qu’à Himeji, même les héros de l’animation finissent sous nos semelles.
Nara
Impossible d’échapper au cerf. Symbole de Nara depuis que ses daims déambulent en liberté dans le parc, il orne la plupart des couvercles, souvent accompagné du cerisier yaezakura, la fleur de la ville. À Ikaruga, tout près, cinq Pokéfuta célèbrent des Pokémon choisis avec malice, dont Vivaldaim (Deerling), clin d’œil évident aux daims du coin.


Le second est un couvercle de borne d’incendie. C’est un motif très courant sur ce type de couvercle au Japon. Sous la fonte se trouve la prise d’eau que les pompiers raccordent à leurs tuyaux.
Le jaune n’est pas décoratif, il est fonctionnel. Les bornes d’incendie japonaises sont peintes en jaune vif, et on trace souvent un anneau de peinture autour sur la chaussée, exactement comme ici, pour deux raisons : que les secours la repèrent en une fraction de seconde, et que personne ne se gare ou ne stationne dessus. Votre photo le montre parfaitement, avec ce grand cercle jaune sur le bitume. En haut à droite, le petit médaillon rond est le blason municipal (ou celui du service des eaux), qui indique la ville.
Ikoma
Ma plaque d’Ikoma est un condensé de toute la ville. On y voit le mont Ikoma hérissé d’antennes, la mascotte Takemaru, la tour de saut du plus vieux parc d’attractions du Japon, et surtout Mike et Bull, les deux funiculaires du premier téléphérique commercial du pays, centenaire en 2018. Glissé dans le décor, un chasen, ce fouet à thé en bambou dont Takayama, quartier d’Ikoma, perpétue la fabrication depuis cinq siècles.

Kinosaki Onsen
Dans cette station thermale, les couvercles épousent l’âme du lieu : les saules pleureurs et les ponts de pierre qui bordent la rivière Ōtani, parfois agrémentés de cerisiers. À l’échelle de Toyooka, la ville qui l’englobe, c’est la cigogne orientale, la kounotori, qui s’impose. Disparue à l’état sauvage au Japon en 1971, elle a été réintroduite ici à partir de 2005 et survole de nouveau les rizières. Je n’ai trouvé qu’une seule plaque malheureusement !

Pour le reste de l’organisation, je vous renvoie à mon carnet de voyage au Japon, où je raconte comment je prépare mes valises et ce que j’en ramène. Et vous, quelle plaque vous a tapé dans l’œil lors de votre dernier séjour ?
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