Sada Abe : la vraie histoire derrière L’Empire des Sens

L'Empire des Sens - 1976 de Nagisa Ōshima

Au printemps 1936, le Japon est obsédé par une femme. Son nom : Sada Abe. En quelques jours, cette ancienne geisha passe du fait divers sordide au phénomène national, après avoir tué son amant puis emporté une partie de son corps. Quarante ans plus tard, le cinéaste Nagisa Ōshima en tire L’Empire des Sens, l’un des films les plus censurés de l’histoire.

Derrière le scandale et les images chocs se cache une histoire dense, à la croisée du crime, du désir et de la politique. Je vous propose de démêler ce qui relève des faits, du mythe et de l’œuvre d’art. Précision utile : ce dossier aborde des thèmes adultes, je le traite sans complaisance ni voyeurisme.

Points à retenir

  • Sada Abe (née en 1905) est une ancienne geisha et prostituée devenue, en 1936, la criminelle la plus célèbre du Japon moderne.
  • Le 18 mai 1936, elle étrangle son amant Kichizō Ishida pendant l’amour, puis sectionne et emporte son sexe avant d’être arrêtée deux jours plus tard.
  • Condamnée à six ans de prison pour meurtre, elle devient une icône populaire, lue par les historiens comme une héritière de la « femme poison » (dokufu).
  • L’Empire des Sens (Nagisa Ōshima, 1976) adapte son histoire et provoque un procès pour obscénité dont le cinéaste sort acquitté.

Qui était Sada Abe ?

Sada Abe naît en 1905 à Tokyo. Selon l’historien William Johnston, professeur à l’université Wesleyan et auteur d’une biographie de référence, son parcours est d’abord celui d’une jeune femme broyée par son époque : victime d’un viol à l’adolescence, elle est placée comme geisha, puis bascule dans la prostitution.

Ce détail compte, car il nuance l’image de la « folle de sexe » colportée par la presse. Johnston décrit une survivante, prise dans la collision de deux morales : celle, ancienne, du Japon populaire, et celle, importée de l’Europe victorienne, qui s’impose aux ères Meiji puis Shōwa. En 1936, Sada Abe travaille comme serveuse dans un restaurant de Tokyo. C’est là qu’elle rencontre son patron.

Mai 1936 : le crime qui sidère le Japon

La liaison avec Kichizō Ishida, restaurateur marié, tourne vite à la passion exclusive. Le couple s’isole pendant des jours dans des auberges, multipliant les jeux érotiques. Parmi eux, une asphyxie consentie qu’Ishida réclame lui-même, et qui va dégénérer.

Le 18 mai 1936, lors d’un de ces jeux, Sada Abe étrangle son amant jusqu’à la mort. Elle sectionne ensuite son sexe, qu’elle garde sur elle, et inscrit sur le corps un message d’union éternelle. Arrêtée le 20 mai, elle confie aux enquêteurs avoir agi par amour, pour garder Ishida tout à elle.

La presse s’empare aussitôt de l’affaire. La traque déclenche une véritable « panique Abe Sada », et le crime est surnommé l’« incident du 5-18 », en écho à la tentative de coup d’État militaire du 26 février précédent. À tel point que, lorsque la radio publique NHK tente d’annoncer la nouvelle, la censure coupe purement et simplement l’émission. Dans un pays sous tension, ce fait divers intime fascine autant qu’il dérange.

D’une criminelle à une icône : la fascination japonaise

Le procès de 1936 ne calme pas l’engouement, au contraire. Le procès-verbal de son interrogatoire devient un best-seller national, l’un des rares témoignages à la première personne d’une femme issue de la prostitution de l’époque. Condamnée à six ans de prison pour meurtre et atteinte à un cadavre, Sada Abe avait elle-même réclamé la peine capitale.

Comment expliquer cette ferveur ? Les chercheurs la rattachent à la figure de la dokufu, la « femme poison » née dans la presse et le théâtre de l’ère Meiji. La spécialiste Christine Marran montre que le regard évolue après la guerre : autrefois monstre, Sada Abe devient pour les intellectuels une icône érotisée de l’émancipation, à rebours de l’idéal de la « bonne épouse et mère avisée ».

L’Empire des Sens, le film qui défia la censure

L'Empire des Sens - 1976 de Nagisa Ōshima

En 1976, Nagisa Ōshima, chef de file de la Nouvelle Vague japonaise, porte cette histoire à l’écran, épaulé par le sulfureux Kōji Wakamatsu. Le projet naît d’une commande du producteur français Anatole Dauman, qui lui laisse carte blanche à une seule condition : tourner un film de genre. Ōshima choisit la pornographie, avec des scènes de sexe non simulées.

Le tournage tient du défi. La police japonaise saisissant d’ordinaire toute pellicule montrant le moindre poil pubien, Ōshima filme en secret au Japon puis expédie la pellicule en France pour le développement, l’œuvre étant officiellement une production française. Son titre japonais, Ai no Corrida, « la corrida de l’amour », annonce déjà l’issue funèbre ; le titre français, lui, fait écho à L’Empire des signes de Roland Barthes, célèbre essai du philosophe sur le Japon.

La justice japonaise réagit, mais pas contre le film : c’est un livre publié par Ōshima, réunissant le scénario et des photographies, qui est poursuivi pour obscénité. Au procès, le cinéaste, ancien étudiant en droit, résume sa défense d’une formule restée célèbre : l’obscène n’est pas ce qui est montré, mais ce qui est caché. Il est acquitté en 1979, acquittement confirmé en appel en 1982. Aujourd’hui encore, le film n’est visible au Japon qu’en version floutée.

Bien plus qu’un film érotique

Réduire L’Empire des Sens à ses scènes de sexe, ce serait passer à côté de l’essentiel. Ōshima, cinéaste éminemment politique, en fait une charge contre la morale et l’ordre établi. Une seule scène évoque frontalement le contexte : Kichizō croise dans la rue un défilé militaire acclamé par des enfants, parfaitement indifférent à cette marche vers la guerre.

Tout le film tient dans ce contraste. Pendant que le Japon de 1936 s’enfonce dans le militarisme, deux amants s’enferment dans une passion qui nie le monde. Le critique Stéphane Du Mesnildot y voit à la fois un film pornographique d’auteur, une déclaration de guerre à la censure et une œuvre quasi mystique sur le désir et la mort.

L’œuvre se distingue aussi par son attention au plaisir féminin, rare dans le cinéma de l’époque. Cette audace a un prix : Eiko Matsuda, l’actrice qui incarne Sada Abe, devient ensuite indésirable dans son pays et voit sa carrière brisée.

De fait divers à mythe durable

L’histoire de Sada Abe n’a jamais cessé d’inspirer. Avant Ōshima, le studio Nikkatsu lui consacre dès 1975 La Véritable Histoire d’Abe Sada, dans la veine du roman porno. D’autres films, romans et pièces ont suivi, faisant d’elle un personnage récurrent de la culture populaire japonaise.

La femme réelle, elle, a fini par disparaître des radars autour de 1970, après des années de harcèlement médiatique. De la criminelle diabolisée à l’amoureuse absolue, Sada Abe reste un miroir où chaque époque projette ses peurs et ses désirs autour du corps des femmes.

Un destin qui interroge encore

De la chronique judiciaire de 1936 au classique d’Ōshima, le cas Sada Abe dépasse de loin le simple fait divers. Il interroge le désir, la liberté, la censure et la place faite aux femmes dans le Japon moderne, autant de questions qui n’ont rien perdu de leur acuité.

Lire aussi – Peine de mort au Japon : histoire, système et débat actuel

Si cette figure vous intrigue, je vous renvoie à mon dossier sur la dokufu, la femme empoisonneuse, dont Sada Abe est la plus célèbre héritière. Et vous, aviez-vous déjà vu L’Empire des Sens, ou découvrez-vous cette histoire ? Dites-moi en commentaire ce qui vous marque le plus dans ce destin.

2 Comments

  1. Alexandre

    C’est fascinant ! L’histoire regorge de fait incroyables ! J’aime beaucoup comment cet article est écrit, chaque phrase donne envie de lire la suivante ! Merci pour cet article bien écrit dont l’histoire choquante nous rappel à nous, étranger au Japon, que ce pays, malgré son attrait, à aussi une part d’ombre. C’est important d’en prendre conscience et de ne pas l’oublier surtout !

    • Merci pour ce commentaire, ça fait vraiment plaisir d’avoir des retours positifs sur ce petit plaisir personnel qui est d’animer ce blog 🙂

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