Le daruma : bien plus qu’un porte-bonheur japonais

Daruma porte bonheur

Je vais rentrer du Japon avec un daruma. C’est décidé depuis un moment, même si je ne sais pas encore quelle couleur choisir ni quel vœu je vais formuler en coloriant le premier œil. C’est peut-être ça qui m’attire dans cet objet : il exige qu’on ait quelque chose à formuler. Il ne se contente pas de décorer une étagère. Il vous fixe, les yeux blancs, et il attend.

Le daruma (だるま) est l’un des objets les plus reconnaissables de la culture japonaise, et pourtant l’un des plus mal compris en dehors du Japon. On le réduit souvent à un souvenir rigolo avec des yeux à colorier. C’est beaucoup plus que ça.

Points à retenir

  • Le daruma est une figurine japonaise traditionnelle en papier mâché, de forme ronde et sans membres, représentant le moine bouddhiste Bodhidharma, fondateur du bouddhisme zen. C’est un porte-bonheur utilisé pour formuler un vœu : on peint l’œil gauche en fixant un objectif, puis l’œil droit quand il est atteint.
  • La ville de Takasaki, dans la préfecture de Gunma, produit encore plus de 80 % des daruma fabriqués au Japon.
  • Sa forme de culbuto, avec une base lestée qui le fait toujours se relever, incarne le proverbe japonais Nanakorobi Yaoki (七転び八起き) : « Tomber sept fois, se relever huit ».
  • Le daruma ne réalise pas votre vœu à votre place : il vous rappelle chaque jour que vous avez quelque chose à accomplir.

Bodhidharma : le moine qui a perdu ses bras à force de méditer

Pour comprendre le daruma, il faut remonter à Bodhidharma, un moine bouddhiste indien du Ve ou VIe siècle considéré comme le fondateur du bouddhisme zen. En japonais, son nom se prononce Daruma Daishi (達磨大師), et c’est de là que vient le nom de la figurine.

La légende veut que Bodhidharma ait médité face à un mur pendant neuf ans sans bouger. À force d’immobilité, il aurait perdu l’usage de ses bras et de ses jambes. C’est cette histoire qui explique l’apparence du daruma : une figurine ronde, sans membres, représentant la détermination et la force mentale.

Une autre version de la légende ajoute un détail encore plus radical : pour ne pas s’endormir pendant ces neuf années de méditation, Bodhidharma se serait coupé les paupières. C’est cette histoire qui expliquerait les grands yeux ronds et expressifs des daruma, symboles de vigilance et de détermination absolues. La tradition zen, fidèle à elle-même, ne tranche pas entre les versions. Poser la question, c’est déjà peut-être trop.

Ce qui est certain, c’est que Bodhidharma est arrivé en Chine vers 520 de notre ère, s’est installé au monastère de Shaolin, et y a développé des pratiques qui allaient influencer des siècles de culture asiatique, du kung fu au zen japonais. La figurine qui porte son nom est née plusieurs siècles plus tard, au Japon, lors de l’époque Edo.

De Takasaki au monde entier : naissance d’un porte-bonheur populaire

Le daruma tel qu’on le connaît aujourd’hui s’est développé au Japon dans la ville de Takasaki, à partir du XVIIe siècle. À cette époque, les moines bouddhistes fabriquaient ces figurines pour les vendre aux fidèles, considérées comme des talismans capables d’apporter chance et réussite.

Les moines de Takasaki eurent l’idée de confectionner des talismans en papier mâché à l’effigie du moine Bodhidharma pour porter chance aux agriculteurs, dont les revenus dépendaient fortement des récoltes. Par la suite, les paysans se mirent à en fabriquer eux-mêmes pour arrondir leurs fins de mois. Quelques décennies plus tard, la pratique s’est répandue dans tout le pays.

Aujourd’hui, Takasaki reste la capitale mondiale du daruma et son festival annuel, le Daruma-ichi, se tient chaque année en janvier. Des dizaines de milliers de Japonais viennent y acheter un nouveau daruma pour l’année à venir, et les politiciens japonais eux-mêmes y participent : il est courant de voir un premier ministre peindre l’œil d’un daruma géant en début d’année pour symboliser ses objectifs nationaux.

Daruma, Osaka – Photo de Cherry T sur Unsplash

Le rituel des yeux : comment ça marche vraiment

C’est là que le daruma se distingue de n’importe quel autre objet décoratif. À l’encre noire, le propriétaire du daruma dessine la pupille circulaire du premier œil en formulant mentalement son vœu. Le daruma est ensuite exposé en hauteur dans sa maison jusqu’à ce que le vœu se réalise.

Par tradition, on peint l’œil gauche en premier (vu de face, c’est l’œil qui se trouve à votre gauche quand vous regardez le daruma). Une fois l’objectif atteint, on peint le second œil en remerciement.

Ce qui rend ce rituel profondément japonais, c’est sa philosophie sous-jacente. Le fait de mettre le daruma en évidence chez soi est un moyen de se rappeler le vœu et un appel à l’action, non une attente de réalisation divine : le daruma ne réalise pas directement le vœu mais est un moyen pour l’homme de réaliser son vœu par lui-même. C’est un outil de motivation, pas un miracle à demander.

Et si le vœu ne se réalise pas ? Traditionnellement, il est courant de rapporter le daruma dans un temple ou un sanctuaire une fois l’objectif accompli afin qu’il soit brûlé lors d’une cérémonie, ce geste symbolisant la fin du cycle et le début de nouveaux objectifs. On peut aussi simplement en racheter un nouveau, avec un nouvel objectif.

Je ne sais pas encore quel vœu je formulerai. Je préfère me laisser le temps d’y réfléchir sur place, peut-être dans le temple où je l’achèterai. Certains choix méritent d’être faits lentement.

Quelle couleur choisir ?

Je ne sais pas encore non plus. Et après avoir lu sur le sujet, je comprends pourquoi cette question mérite d’être posée sérieusement.

Couleur Signification
Rouge Chance générale et bonne fortune : la couleur originale et universelle du daruma 🎯
Bleu Études et réussite professionnelle 📚
Blanc Amour et harmonie 🤍
Noir Protection 🛡️
Doré Richesse financière 💰
Vert Santé 🌿
Rose Amour et relations 🌸

La logique est simple : on choisit la couleur qui correspond au domaine dans lequel on formule son vœu. Si vous hésitez et que vous n’avez pas d’objectif précis en tête, le rouge reste le choix traditionnel et le plus universel.

Il existe aussi des daruma régionaux aux designs très différents du standard de Takasaki : la Hime Daruma de Matsuyama dans la préfecture d’Ehime représente une figure féminine richement décorée, loin du visage minimaliste du daruma classique. Et dans les boutiques de quartier, on trouve aujourd’hui des daruma modernes aux couleurs inattendues et aux motifs contemporains, qui assument pleinement leur statut d’objet à la fois spirituel et décoratif.

Le daruma dans la culture pop japonaise

Le daruma est tellement ancré dans la vie quotidienne japonaise qu’il infuse naturellement dans la culture pop, depuis les jeux d’enfants jusqu’aux mangas les plus sombres.

Le jeu Darumasan ga koronda (だるまさんが転んだ) est l’équivalent japonais du « 1, 2, 3 soleil » : un joueur incarne le daruma et les autres doivent se figer dès qu’il se retourne. Ce jeu d’école primaire est connu de tous les Japonais et traverse régulièrement les frontières de la fiction. Dans le manga Bleach, le capitaine Shunsui Kyōraku possède une attaque basée sur ce jeu.

Dans le manga Kamisama no iu tōri (adapté en film par Takashi Miike en 2014), des lycéens sont forcés de participer à une version meurtrière du jeu du daruma : la tension repose entièrement sur ce que tout le monde connaît du jeu d’enfance, transformé en cauchemar.

Plus sobrement, le daruma apparaît régulièrement comme symbole de persévérance dans les anime sportifs, les dramas scolaires et les manga de développement personnel : un personnage qui se fixe un objectif impossible et qui pose un daruma sur son bureau en dessinant le premier œil. On comprend immédiatement ce que ça signifie, sans qu’aucune explication ne soit nécessaire. C’est la force d’un symbole culturel vraiment enraciné.

Au Japon, les bonhommes de neige sont d’ailleurs appelés yuki-daruma (雪だるま), littéralement « daruma de neige » : deux boules superposées qui reprennent la forme arrondie de la figurine. Même en hiver, le daruma est partout.

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Où acheter un daruma au Japon ?

La réponse courte : presque partout. Les temples bouddhistes, les boutiques de souvenirs des grandes villes, les marchés de quartier et les konbini des zones touristiques en proposent tous. Dans des quartiers comme Asakusa à Tokyo, des boutiques spécialisées proposent des daruma de différentes tailles et couleurs.

La réponse longue : si vous voulez un daruma de qualité artisanale authentique, achetez-le dans un temple ou directement dans une boutique d’artisanat plutôt que dans une échoppe touristique généraliste. Les daruma fabriqués à Takasaki sont réputés pour être de la meilleure qualité. Si Takasaki n’est pas sur votre itinéraire, les boutiques des grands temples de Kyoto et Tokyo en proposent de très beaux.

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Pour moi, ce sera sur place, au hasard d’une balade. Je préfère tomber dessus que le chercher. Certains objets choisissent leur moment.

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